Entretien avec Aurélie Kieffer, journaliste à Radio France et Présidente de l'Association "Lire dans le noir"

Aurélie KiefferComment est née l’idée de créer "Lire dans le noir" ?

L’idée est née de conversations avec un ami aveugle, Julien Prunet. C’était un grand lecteur, et il rêvait de suivre comme tout le monde l’actualité littéraire. Il s’étonnait que l’on puisse trouver autant d’audiobooks en Grande-Bretagne et si peu en France… A la mort de Julien, en 2002, nous avons décidé de lui rendre hommage en enregistrant des livres contemporains et en les éditant, grâce au soutien de Radio France. Nous souhaitions ainsi montrer l’exemple aux éditeurs français, et les inciter à prendre l’habitude d’enregistrer eux-mêmes leurs titres phares. Ces dernières années, le marché du livre audio a changé : les éditeurs sont plus nombreux, la production s’est développée, et l’on trouve beaucoup plus de livres récents en version audio. Il y a même parfois des sorties simultanées, exactement ce pour quoi nous nous sommes battus. Nous avons donc choisi de laisser l’édition de livres audio aux professionnels, et nous accompagnons le développement du secteur à travers le prix Lire dans le noir, qui récompense chaque année un roman récent, un classique, un document et un enregistrement jeunesse.

Ce prix, soutenu par la Fondation Orange, est-il un moment important pour l’association ?

C’est même pour nous le moment le plus important de l’année. La soirée de remise des prix, c’est l’aboutissement du travail du comité de lecture (une quarantaine de bénévoles qui ont écouté et commenté les titres en compétition) et du jury officiel (des professionnels chargés de départager les finalistes). Cela représente une grosse organisation, et nous tenons à faire de cet évènement un moment festif, ponctué de lectures et de surprises sonores. Si les invités repartent avec l’envie d’écouter les livres que nous leur avons fait découvrir, c’est gagné ! Après, bien sûr, nous continuons de communiquer, notamment en adressant à des centaines de contacts (libraires, bibliothécaires, professionnels du monde de la culture…) un CD avec des extraits des 12 finalistes. Le prix Lire dans le noir offre une belle visibilité aux livres audio, bien au-delà des 4 titres récompensés. Les médias s’intéressent à ce prix littéraire qui sort de l’ordinaire, et certains saisissent l’occasion pour faire un point plus général sur le marché des livres audio.

Quelles sont vos actions concrètes, en dehors de la remise d’un prix ?

Au quotidien, nous diffusons des informations sur les livres audio sur notre site internet : nous proposons des fiches de lecture sur certains ouvrages, nous invitons des éditeurs à nous présenter leur collection et leur démarche, nous recensons les librairies qui s’intéressent aux livres audio… Et plus largement, nous parlons d’évènements culturels accessibles à tous.
Nous sommes souvent contactés par des personnes dont un proche perd la vue. Elles nous demandent des conseils : quel matériel utiliser pour les écouter, où s’en procurer, quels titres seraient les plus appropriés pour tel ou tel âge… Nous leur répondons bien volontiers.
Nous sommes aussi sollicités par des médiathèques, des communes ou des festivals à la recherche d’animations littéraires. Nous avons organisé toutes sortes de rencontres autour de la lecture à voix haute, parfois dans le noir absolu, et notre atelier livres audio, qui dévoile les coulisses de l’enregistrement d’un livre, a eu aussi beaucoup de succès. Nous aimerions faire plus, mais il faudrait pour cela une équipe de bénévoles plus étoffée !

Êtes-vous en relation avec des maisons d’édition ? Serait-il possible lorsqu’un livre est publié de penser systématiquement à sa diffusion en audio, au même titre qu’une version numérique ?

Nous sommes en contact régulier avec les éditeurs de livres audio, moins avec les maisons d’édition " classiques ", par manque de temps, tout simplement. Mais il serait très utile de poursuivre auprès d’elles un travail de sensibilisation. Nous le faisons souvent indirectement en discutant avec des auteurs, qui rêvent de voir leurs livres enregistrés. Nous les incitons vivement à en discuteur avec leur éditeur !
Un enregistrement systématique ma paraît utopique, vue la quantité de livres qui paraissent chaque année. Je rêve évidemment d’une offre bien plus large que celle qui existe en France aujourd’hui : nous sommes encore loin de l’Allemagne ou de l’Europe du Nord. Mais le plus important à mes yeux aujourd’hui, c’est d’aider les éditeurs audio à faire connaître leurs collections. Faute de visibilité, des livres audio de qualité ne rencontrent pas leur public.

Le livre audio est-il une oeuvre qui touche un public beaucoup plus large que les celui des non-voyants ?

Bien sûr ! Tout comme il ne concerne pas que les enfants ! Qui n’aime pas se faire raconter une histoire ? Le succès des lectures publiques et des festivals de contes montre bien que nous ne demandons que ça ! En plus, le livre audio de grands avantages : une fois importé dans un baladeur il ne prend pas de place et s’emporte partout, il se lit même quand on a les mains prises, et il peut aussi s’écouter à plusieurs…

Le livre audio peut-il donner le goût de la lecture ?

J’en suis sincèrement convaincue. Je me souviens de mon frère, au collège, qui devait lire l’Illiade. Blocage complet. Alors ma mère a entrepris de lui en faire la lecture, un peu chaque soir. Et nous, les grandes sœurs, nous nous approchions pour en profiter ! Aujourd’hui, les adolescents ont tous un casque sur les oreilles. Glissons-leur quelques livres audio entre deux morceaux de musique, je suis sûre qu’ils sauront apprécier !

Ecoutez-vous des livres audio et à quelles occasions ?

Pendant longtemps, j’écoutais des livres audio chez moi, sur ma chaîne Hi-fi. Comme j’avais tendance à m’endormir si je restais sur mon canapé, j’ai pris l’habitude de me livrer à des activités ménagères qui ne font pas trop de bruit : ranger, laver les vitres, astiquer la cuisine… Malheureusement pour mon intérieur, je suis passée à l’Ipod, et maintenant, je trouve mille fois plus agréable de partir en balade avec Jack London, Emilie Brontë ou Henning Mankell que de rester à la maison ! Ce que je préfère, c’est une promenade à la campagne. C’est amusant parce que l’histoire et les paysages s’associent dans mes souvenirs.

Quels sont vos projets futurs concernant le livre audio ?

Dans l’immédiat, nous avons deux priorités. La première, c’est de sensibiliser les éditeurs audio à la question de l’accessibilité, pour que les aveugles puissent facilement utiliser leurs enregistrements (cela passe par des choses toutes simples, comme indiquer les numéros de chapitres). D’autre part, nous voulons inciter les libraires à donner plus de place, ou au moins plus de visibilité, aux livres audio. S’ils ne le font pas, comment les lecteurs pourront-ils découvrir tous les enregistrements de petites maisons talentueuses comme Des oreilles pour lire, Ouï Dire, Sixtrid ou Lyre Audio ?

 

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1 commentaire

lundi 11 mars 2013 17:51 par Olivier Raymond

Bonsoir, En tant que réalisateur de Livre-Cd, je ne peux que féliciter cette initiative de rendre accessible à tous, le livre-audio. Je reste à votre disposition en cas de projets d'enregistrements et de réalisations sonores. Cordialement

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